ARTICLE EN COURS D’ECRITURE
Cuzco : apogée, anéantissement et réminiscence d’un empire
Les deux orthographes « Cuzco » et « Cusco » sont utilisées, cette dernière orthographe est toutefois la plus utilisée au Pérou.
La ville de Cusco, située à 3200m d’altitude dans le Sud des Andes péruviennes, fut d’une importance fondamentale dans l’histoire de l’Amérique du Sud. Elle fut dans un premier temps la capitale et le berceau de l’empire inca qui régna sur une grande partie des Andes au XVe et au XVIe siècle.
Cette civilisation s’effondra pourtant brutalement à la suite de la conquête espagnole dans les années 1530. Les colons tentèrent alors d’effacer les signes de la culture inca de la ville : la plupart des édifices incas furent ainsi détruits et remplacés par des demeures coloniales.
Dans le même temps, les missionnaires créèrent une école d’art afin d’évangéliser la population, elle prendra le nom d »‘école de Cusco », célèbre dans toute l’Amérique Latine. Pourtant malgré la politique des colons, Cusco devint le chef-lieu de la résistance contre l’empire et les artistes de l’école de Cusco s’attacheront à ce que le souvenir de la civilisation inca perdure…

I Le berceau et le nombril du monde
D’après la légende, Cusco aurait été fondée au XIe ou au XIIe siècle par le premier empereur inca et sa femme après leur naissance mythique dans le lac Titicaca. Cusco est au centre de l’empire inca et au croisement de ses 4 provinces, le nom « Cusco » serait d’ailleurs inspiré du quechua « Qosqo » qui signifierait « nombril ».
La ville inca aurait eu la forme d’un puma, animal sacré pour les incas – le site sacré de Sacsayhuaman en formerait la tête au niveau de la tête, alors que celui de Qorinkancha se situerait au niveau de son sexe.
Au fur et à mesure des conquêtes, Cusco devint la ville la plus peuplée d’Amérique du Sud. Seuls les Quechuas auraient été autorisés à vivre dans la partie centrale de la ville. Les populations vaincues ou alliées, venues de tout l’empire, étaient quant à elles consignées dans une des quatre banlieues en fonction de leur lieu de provenance. « Cusco était en quelque sorte une miniature du Tawatinsuyu (nom quechua de l’empire inca, ndla), l’empire des quatre quartiers »*1.


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II Une capitale écrasée par l’empire colonial espagnol
A leur arrivé à Cuzco en 1534, les conquistadors détruisent une grande partie de la ville. Par sa position à la croisée des routes commerciales entre Lima, La Paz, Sucre et Salta, Cuzco conservera une certaine importance. Pourtant, elle disparait peu à peu dans l’ombre de Lima, la nouvelle capitale fondée par les conquistadors t construite près de l’océan Pacifique pour faciliter les échanges avec le reste de l’empire.
En arrivant à Cusco, les colons souhaitent effacer les anciens symboles incas, une grande partie des bâtiments incas fut alors arasée. Cette politique de table rase fut radicale.
Certains sites incas furent alors déconstruits afin d’en récupérer les pierres – utilisées notamment pour la construction de la cathédrale. D’autres bâtiments coloniaux furent parfois édifiés sur des fondations incas. En effet, les murs incas étaient d’une qualité exceptionnelle et il n’est pas étonnant que les colons aient cherché à les réemployer. D’un point de vue purement constructif, ils furent bien inspirés : les bâtiments « métissés » furent ceux qui résistèrent le mieux aux séismes de 1650 et 1950 qui dévastèrent une grande partie de la ville*.







III L’école de Cuzco, exemple unique d’art au service de l’évangélisation et de résistance culturelle
Capitale déchue, Cusco va devenir l’un des chefs-lieux des luttes indépendantistes. Plusieurs révoltes menées par des seigneurs incas seront anéanties par les colons en 1780, 1805 et 1814.
L’affrontement culturel se poursuivra toutefois sur le plan artistique. L’école de Cusco fut fondée par des religieux espagnols au XVIIe siècle pour former des artistes quechuas ou métisses. Les sujets sont souvent religieux et la plupart des tableaux étaient destinés à orner les murs des des églises d’Amérique du Sud et des casonas (les grandes demeures coloniales). Ces œuvres servaient ainsi les colons dans leur tâche d’évangélisation des populations locales.
Les œuvres sont inspirées du baroque européen mais sont parfois enrichies des traditions artistiques indigènes. La perspective est simplifiée ou traitée de manière naïve, les couleurs sont vives, les personnages sont parfois recouverts d’une « dentelle » peinte à la feuille d’or.

Après la conquête espagnole, le processus connu sous le nom d' »extirpation des idoles » avait pour objectif d’exterminer toutes les formes de cultes et de croyances indigènes qui avaient survécu à la conquête. Ces dernières fusionnèrent pourtant avec les nouveaux concepts venus d’Europe, et c’est sous cette nouvelle forme que continuèrent à se transmettre les messages autochtones. Ce processus est appelé Sincrétisme.
Musée Larco, Lima
Si on peut constater de nombreux entrelacs entre la culture locale et l’iconographie européenne, il convient pourtant d’être prudent quand on en vient à interpréter le but recherché. S’agit-il uniquement d’un mouvement de résistance indigène (comme le présentent les musées péruviens) ou ces symboles furent-ils tolérés par les colons ? N’était-ce pas un moyen de retenir l’attention des locaux et de les habituer à l’iconographie chrétienne ? Il y a un peu des deux probablement…


Sacrifices d’hommes jetés du haut des montagnes sacrées, civilisation Mochica, I-VIIIe s.
Vierge de la Candelaria, XVIIe s, auteur inconu, musée Larco à Lima
Dans les représentations de la Vierge par l’école de Cusco, on retrouve souvent les mêmes symboles païens. Son manteau a la forme d’une montagne ; pour les locaux, celle-ci peut donc être associée à la Pachamama, la divinité de la terre. Quand on sait que les Incas pratiquaient le sacrifice d’enfants au sommet des plus hautes montagnes, considérées comme sacrées, la figure de l’enfant Jésus prend, elle aussi, une autre dimension …
Enfin, le soleil et la lune, considérés comme des divinités par les peuples andéens, se retrouvent souvent derrière la Vierge et à ses pieds.


Oiseau guerrier, civilisation Mochica, I-VIIIe s.
Ange arquebusier, XVIIIe s, auteur inconu, musée Larco à Lima*1
La figure de l’ange arquebusier s’est rependue dans l’art cusquénien bien qu’elle n’ait pas d’équivalent dans l’art européen. « D’après les chroniqueurs des Indes, le son des arquebusiers fit penser aux Indiens que les Espagnols, vêtus d’armures argentées, étaient leurs propres dieux venus du ciel »*1. La figure de l’ange arquebusier renvoie par ailleurs à celle de l’oiseau guerrier que l’on retrouve dans l’iconographie andéenne.


Les artistes de l’école de Cusco ont souvent inséré des références andéennes en marge des tableaux . Pendant un temps, ils s’attachèrent aussi à représenter les figures de la noblesse inca.

Epilogue : Cuzco, une capitale culturelle et touristique
La ville compte aujourd’hui près de 350 000 habitants et attire des touristes du monde entier, particulièrement grâce à la proximité du Machu Picchu (qui recevaient 1,2 millions de touristes en 2012). Aujourd’hui, le tourisme a une place prépondérante dans l’économie du pays (elle se classe comme la troisième source de revenu du pays et son activité économique augmente de 25% chaque année depuis 2014*).
Le centre historique de la ville de Cuzco fut classé au Patrimoine Mondial de l’Humanité par l’UNESCO en 1979. La culture inca, mondialement reconnue, est aujourd’hui particulièrement mise à l’honneur.

*1 C’est pas sorcier, Pérou: au cœur de l’empire Inca, https://www.youtube.com/watch?v=Ef2yAiTnaHU&t=1675s
*à ce sujet, voir l’article « Murs » sur la maçonnerie inca
*/fr.wikipedia.org/wiki/Tourisme_au_Pérou, consulté le 07/06/2019
by baptiste quételart – architect / architectural reporter